DANS MON AGE

(Carnet 2008-20019)

Jeanne Hyvrard



Paris, le 12 Octobre 2008

Ouverture de ce carnet dont je me doutais dans les tréfonds de mon être de sa destination, à savoir y collationner les propos de l’âge.

Collationnement rendu indispensable par cette première formulation : On croit qu’on a plus de temps à la retraite mais c’est faux, car tout est plus compliqué et plus lent surtout les tâches physiologiques incompressibles.

A cette première remarque - la plus évidente - s’ajoute le constat désolé du temps et de l’énergie nécessaires aux soins médicaux. Mon état de santé - assez dégradé - nécessite de nombreuses rencontres médicales avec tous les acteurs adjacents. La prise des médicaments elle-même pose problème.

Au Club des Retraités de la Mutuelle Générale de l’Education Nationale (MGEN), au rez-de-chaussée de la section départementale - dans la cour - en retrouvant en raison de l’architecture et de l’organisation des locaux, l’environnement de la classe à l’occasion des cours de Russe que la disparition de mon panorama habituel avait été à l’occasion de ma mise à la retraite – que j’appelle ma démobilisation – un véritable cataclysme écologique dont je n’avais même pas eu conscience.

A l’effet de rassurement et de mieux être que cela m’a produit, je mesure la sidération qui m’avait totalement échappée depuis les trois années que cela est arrivé.

J’en déduis que l’affolement inouï de mon voisin à l’approche de sa propre mise à la retraite est sans doute dû en partie au même phénomène : A savoir une catastrophe écologique que l’animal en nous perçoit sans en comprendre la cause et sans qu’il voit comment y remédier. Sans non plus qu’on puisse expliquer quoi que ce soit car il s’agit là de phénomènes culturels complexes dont plusieurs restent à élucider.

Ainsi la MGEN a-t-elle trouvé comme parade pour soulager les corps dont elle a la charge, de leur faire faire ce qu’ils ont toujours fait : La Classe. Le prétendu Club des Retraités est en fait une école qu’on fait continuer.


18 Octobre 2008

Avec l’âge, il faut accepter la difficulté de démarrer ! Certaines fois il faut avoir recours à la manivelle.


22 Octobre 2008

Bonheur de constater l’émergence de la nouvelle génération qui nous remplace dans les différents rôles. Confirmation de cette phrase de L’Ecclésiaste : Une génération s’en va, une autre vient et le monde demeure ! C’est exactement cela !

Je m’étonne toutefois de n’avoir pas pensé lorsque j’étais dans la jeunesse que la génération précédente avait occupé les mêmes postes et joué les mêmes rôles. Confirmation de ce que je sais depuis longtemps : Si les Vieux savent comment sont les Jeunes, l’inverse n’est pas vrai !


Sans date

Cette phrase que je dis aux Jeunes depuis quelques temps lorsque la situation s’y prête : Merci de me remplacer pour que je puisse vieillir et mourir !


13 Novembre 2008

Parmi les bonheurs de l’âge, il y a celui d’avoir le recul nécessaire pour contempler la jeunesse objective des mères et les regarder agir avec leur progéniture. Les différences sont éclatantes et on comprend que le destin de l’enfant est scellé pour et par une cause qui à la limite ne le concerne pas : L’état psychique de sa mère !


23 Novembre 2008

La crainte de l’avenir est normale chez la personne qui avance en âge car physiologiquement son sort ne peut qu’empirer et le reste en dépend. Elle cherche donc à se prémunir. Inversement la Jeunesse envisage spontanément -elle aussi pour motifs physiologiques - sa prise triomphale des commandes. La divergence des points de vue est imparable et cela sans autre issue que son acceptation. D’où la nécessité de l’envisager sereinement.

Avec l’âge on retombe en enfance nous dit la langue toujours bien informée. Ce n’est pas seulement une formule mais bien une réalité. On renoue avec cet univers là qui redevient le contexte dans lequel on vit.

D’où la difficulté de trouver le moyen d’articuler cet environnement mental avec celui de l’alter ego retombé lui dans une enfance autre, parfois aux Antipodes. Ce qui avait été surmonté pour se transformer en attraction de L’Autre peut du coup s’avérer au finish, une menace. Un monde totalement étranger et dépourvu de l’exotisme qui dans la jeunesse avait fait sa séduction. C’est ce qui me menace. Nous menace.


Sans date

La découverte éblouie que ce qui me gêne le plus dans l’arrivée de l’âge, c’est la difficulté de traverser les rues.


12 décembre 2008

La rumeur du monde s’assourdit. Je l’entends comme une houle qui décroît. C’est ineffable !


15 décembre 2008

Je voulais écrire ma joie de voir émerger la nouvelle génération et dans tous les métiers : Chanteurs, humoristes, sociologues etc… et confirmer la parole de L’Ecclésiaste : Une génération s’en va, une autre vie et le monde demeure. Mais relisant les pages précédentes, je me suis aperçue que c’était déjà fait !


Sans date

Marco Polo est parti en Chine à dix sept ans. Galilée a subi son procès à soixante dix ans et s’est renié. Comment s’étonner de la trajectoire de nos vies ?


5 Mai 2009

Bonheur de l’âge dans l’absolu émerveillement du monde, d’être à lui-même sa propre trace. Je n’ai pas le souci d’y laisser la mienne, singulière. Celle du monde et d’y être, me suffit. La pacification de l’âme a été la grande affaire de ma vie. J’y suis désormais tout à fait.


Sans date

Dans mon âge, la tranquillité de mon âme ne me pousse guère au travail mais après tout, j’en ai bien assez fait !...


9 Juin 2009

Me moquant de l’air du temps, j’ai concentré l’attitude de la société dans la formule : C’est dur d’être vieux, surtout lorsqu’il faut rester jeune ! Mais c’est encore pire car même en restant jeune, on n’en est pas moins rayé(e) de la carte. C’est un effort et une aliénation pour rien.


30 Juin 2009

J’ai toujours entendu les personnes âgées se plaindre de devoir chercher leurs mots. Voilà que cela m’arrive à mon tour ! Mais moi j’y trouve une joie. Celle de les désirer et de les redécouvrir pour les restaurer dans leur totale majesté.


8 septembre 2009

Le bonheur de l’âge ce n’est pas seulement l’élucidation complète de sa propre vie et sa mise en perspective historique, mais comme l’ajoute ou plutôt le dit de son côté mon voisin, le fait d’avoir sa propre expérience historique. Je trouve cela très juste bien que cela ne soit pas du tout la même chose.


4 novembre 2009

Le bonheur de l’âge : Commencer à avoir assez de recul pour découvrir que la pensée française n’est peut être qu’un produit d’exportation.

La jouissance d’en finir, de clore, d’achever, de terminer, de mettre un point final et de transformer en œuvre ce qui ne fut pendant soixante cinq ans, qu’ un processus.


5 novembre 2009

Dans mon enfance et ma jeunesse on avait de la compassion pour les malades. Aujourd’hui, ils sont coupables de ne pas avoir géré correctement leur machinerie. De même on respectait les vieillards qu’on somme désormais de rester jeunes et dynamiques.


6 novembre 2009

Le bonheur de l’âge : l’absence de douleur du détachement.


3 janvier 2010

Le bonheur de l’âge de comprendre enfin l’incompréhensible : A savoir que Tolstoï n’est pas allé mourir dans une gare mais qu’il se trouve que Tolstoï est mort dans une gare. Fuyant sans doute l’intolérable.


18 janvier 2010

Aimer vieillir parce qu’on continue à donner la vie à la génération suivante.


29 janvier 2010

Ils haïssent la vieillesse et la cache ! Parce qu’elle leur rappelle la mort ! Pauvre gens ! Ils ne se rendent même pas compte qu’en procédant ainsi, se privant de l’idée de la vieillesse, ils s’imaginent la vie plus courte qu’elle n’est et augmentent d’autant leur peur de la mort.


24 février 2010

L’amusement de voir une à une apparaître dans ma vie toutes les tares de la vieillesse, d’en être sans inquiétude car c’est un paysage connu et d’en éprouver même un certain soulagement.


26 février 2010

C’est comme si le corps organisait sa propre liquidation et que je ne puisse pas l’empêcher. Mais ce n’est pas triste car il a été tellement dans sa gloire. Dans l’amour physique et dans l’accouchement.


25 Mai 2010

Oser proclamer l’expression inouïe et pourtant si nécessaire : La gloire de la vieillesse !


Juin 2010

Le bonheur de constater qu’avec l’âge, la fameuse formule de mes trente ans Merci la vie, Merci l’amour est devenue Adieu la vie, Merci l’amour et qu’il y a là dedans une forme de perfection.

Le trésor de résumer sa vie d’un J’ai fait ce que j’ai dû si différent de ce que les gens disent habituellement. A savoir J’ai fait ce que j’ai pu !


Retrouvé de 1995

L’un des bonheurs de la vieillesse est qu’on n’a plus à se préoccuper d’attraper le dernier métro.


14 Août 2010

Avec l’âge, la vie cesse d’être une valeur pour devenir un devoir. Et ce n’est pas plus mal ainsi car cela confirme qu’elle n’est pas à mettre sur le même plan que la matière inerte.


Sept 2010

Le bonheur d’atteindre l’âge où être acariâtre n’est ni anormal ni si grave.


Octobre 2010

La rigolade de se comporter comme une parfaite mégère parce qu’on a sonné à la porte et que je suis mal habillée. Rire redoublé par la gentillesse du pompier qui venu quêter n’y voit pas malice.

Le bonheur de retrouver à la faveur de l’âge la petite fille que j’ai été. Celle extasiée par la beauté du monde.


31 Octobre 2010

Je n’ai plus la force de faire le jardin. Alors c’est lui qui me fait, ou plutôt me défait ! C’est aussi bien ainsi. Le monde s’éloigne petit à petit comme en grandissant, je m’en étais approchée de la même façon.


12 novembre 2010

Avec l’âge, on ne s’offusque plus d’entendre à la tribune, les Collègues qui débloquent. Ca n’a aucune importance et parfois même, c’est touchant…


18 novembre 2010

Bonheur de l’âge, symbole même du vivant. Du vivant en mouvement !


21 décembre 2010

La plupart se plaignent de la perte de mémoire due à l’âge. Moi pas ! C’est plutôt un bonheur de rechercher un moment le nom de Tourgueniev et de s’apercevoir honteuse qu’on a confondu Robert Desnos et Blaise Cendras.


Le trésor de confondre tous ces beaux gars qui enchantèrent ma jeunesse : Clark Gable, Gary Cooper, Grégory Peck pour n’en distinguer que Gary Grant.


7 janvier 2011

Je perds mes dents et cela me fait rire ! Pourquoi donc ? Parce que cela me permet de mesurer l’écoulement du temps. Et comme je contemple en même temps l’évolution historique, j’ai l’impression d’être intégrée dans une grande horloge astronomique, celle de la mécanique du monde.


Premier Mai 2011

Surgissement de l’expression L’embellie du crépuscule pour dire cette sérénité inattendue due à l’âge et au fait d’avoir surmonté les avatars. Pendant de l’expression la promesse de l’aube pour en dire en quelque sorte l’absolue contradiction.


3 Juillet 2011

Le jeunisme, c’est la haine de soi !


Février 2012

Le bonheur de l’âge est de lire des livres sans importance, sans s’en offusquer et seulement pour passer le temps.


11 Février 2012

Découvrir que c’est seulement avec l’âge qu’on mesure à quel point les objets s’abîment eux aussi et les soins qu’il faut pour les conserver. Profondeur du temps, ignorée de la jeunesse.


Mars 2012

La matière est éternelle.


Découverte effarée qu’après avoir dû leur arracher ma vie, il faut maintenant que je leur arrache ma mort.


23 Mars 2012

L’A quoi bon de l’âge qui commence à se faire jour n’est pas le renoncement de la démission mais l’heureuse délivrance de ce qui est déjà accompli.


Premier Juin 2012

L’avantage d’être un vieux couple est qu’on n’a même pas à chercher de solutions, on sait qu’il n’y en a pas.


6 septembre 2012

La rive qui s’estompe de plus en plus lointaine et le brouillard qui commence à m’envelopper sans que je cherche à le dissiper. Le cocon de mon nouvel habitat.


Février 2013

La difficulté avec l’âge, c’est le décalage entre la vieillesse - concept objectif créant une catégorie sociale avec son statut - et la réalité subjective qui est seulement le temps.


26 Avril 2013

A soixante huit ans, la découverte étonnée que j’ai passé ma vie à côté de mes pompes et que c’est ce qui m’a sauvée !


27 Juin 2013

Le devoir de vivre parce que la vie humaine est le point du plus grand développement de la matière.


1er Septembre 2013

Le bonheur de vieillir.


25 octobre 2013

Jubilation de ma nouvelle devise de cet automne : Zéro travail, zéro embrouille, zéro chagrin.


9 Novembre 2013

Le monde est un monde


1er Septembre 2014

L’âge, cette disparition insensible des étés.


Février 2015

L’âge, ce pari sur la suite.


20 Mars 2015

Cette vie à laquelle je m’accroche et qui ne veut pas de moi alors que je veux d’elle.


15 Octobre 2015

J’aime mon lent mourissement et que mon œuvre continue sans moi.


18 Octobre 2015

La vie étant tragique, il est indispensable de faire qu’elle soit agréable.


8 décembre 2016

Dans la jeunesse l’approche de la fusion et la découverte de sa problématique qui a lieu dans la sexualité. Dans la vieillesse c’est dans l’approche de la mort. Qu’en est-il lorsque c’est avec le même compagnon ?


8 février 2017

On ne se voit pas vieillir. C’est un lieu commun ! Moins connue la mesure qu’on peut en avoir en constatant que dans la jeunesse le glas indiffère, mais qu’avec l’âge, il terrorise.


17 Février 2017

Pas de couple au long cours sans supporter l’insupportable et tolérer l’intolérable.


23 décembre 2016

Pratiquer la vertu pour démoraliser Satan et être heureux pour emmerder la mort.


18 Juillet 2018

La déshérence, c’est le déni et de la vie et de la mort.


15 Septembre 2018

Ni ma rage, ni mon désir mais seulement ma volonté de vivre ! Le résultat de l’influence du constructivisme de mon père me permettant de surmonter l’action mortifère de ma mère


27 Septembre 2018

En situation d’impuissance, éviter d’éprouver de l’agressivité pour ne pas avoir à la retourner contre soi.


15 Octobre 2018

Ranger pour cosigner le monde.


Décembre 2018

La confiance, un fusil à un coup.


Lundi de Pâques 22 Avril 2019

Avec l’âge : Du propre, du rangé et surtout du transmis.


Mardi 23 Avril 2019

Soixante quatorze ans. Me souhaitent mon anniversaire mon mari, ma fille, ma sœur, ma petite fille, mon neveu. Qui dans la vérité dit mieux ?


Juillet 2019

La politesse c’est ce qu’on essaie d’inculquer à ceux qui n’ont aucune gentillesse.


Août 2019

Ranger, nettoyer, ordonnancer.


10/8/2019

Non pas ordonner le chaos mais le surmonter.


15 Octobre 2019

Savoir qui je suis et n’en pas démordre.

Finalement ce que j’ai fait depuis toujours. Donc continuer.



Jeanne Hyvrard

  

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Mise à jour : octobre 2019